1er Avril 2009 – J’arrive à midi sur les lieux dans le but de faire quelques photos de la manifestation organisée à l’occasion du rassemblement du G20 à Londres. Des cordons de police sont déjà formés, mais laissent passer les gens qui souhaitent se rendre sur le carrefour où se situent la Bank of England et le Royal Exchange, lieu du rassemblement. L’ambiance est plutôt détendue, la grande majorité des manifestants sont là pour protester pacifiquement. Musique, danse, discours engagés sur fonds de reggae…
D’autres manifestants plus agressifs sont également présents et provoquent les policiers formant les cordons sur Threadneedle Street du côté de la Royal Bank of Scotland (RBS). La masse de manifestants à cet endroit est assez compact, il m’est donc impossible d’aller voir ce qui se passe de plus près.
Je me balade entre les manifestants et les policiers essayant de capter l’atmosphère. Je travaille principalement au 50mm pour sa proximité, que je change parfois pour un point de vue plus large au 18-70mm. Je fais quelques photos au 80-200mm, mais j’apprécie moins la sensation et l’éloignement du sujet, je le laisserai donc ensuite dans mon sac.
Vers 14h30 la police a bloqué l’accès au rassemblement, dû probablement aux dégâts causés à la RBS (on ne le saura que par la suite). Le problème c’est que l’accès est bloqué dans les deux sens, on ne peut ni rejoindre le rassemblement ni le quitter. Tout le monde se retrouve alors bloqué là, manifestants pacifistes, passants venus jeter un œil par curiosité et manifestants plus agressifs ..
Beaucoup souhaitent quitter les lieux, chacun tente alors sa chance en exposant son argument à un policier. Je tente moi aussi la mienne à plusieurs reprises. Aucune exception, aucune explication, personne ne passera.
Les photographes de presse présents en profitent pour envoyer leurs photos à leurs rédactions. Il y en a dans tous les coins, tapotant sur leur ordinateur portable. Scène que j’ai du mal à imaginer voir en France dans une telle situation..
Les 7 rues formant le carrefour face au Royal Exchange sont quadrillés par les forces de police qui se sont déployées sur plusieurs couches.
Casques et boucliers prennent place en première ligne, suivent, police montée, canine, et fourgons anti-émeute. Ils restent immobiles, l’incompréhension s’installe. Les gens commencent à se demander quel est le but d’une telle manœuvre. Nous voilà encerclés, enfermés, sans savoir la raison.
Le temps commence à être long, les manifestants se rassemblent et cris en choeur face à ces policiers « Laissez nous partir ! Laissez nous partir ! » . Rien n’y fait ….
Chaque cordon fait tout à coup mouvement vers l’avant en hurlant pour resserrer l’étau autour des manifestants, repoussant au passage à coup de boucliers les manifestants pacifiques assis face à eux. Ceux qui sont allongés par terre sont traînés par le col.
La tension monte face à l’attitude des policiers, des projectiles sont jetés dans leur direction, certains manifestants pacifiques excédés deviennent plus agressifs. On commence à croiser quelques blessés.
En levant la tête vers les toits, on remarque de nombreux policiers en civils aux premières loges de cette scène ridicule. Ils communiquent par talkie-walkie les ordres aux policiers en première ligne. On voit aussi des dizaines de policiers armés de camera et d’appareils photos filmant et photographiant la scène.
Un hélicoptère survole la zone depuis le début du rassemblement, ce fond sonore de plus en plus présent donne à cette scène une allure de siège.
Un deuxième mouvement vers l’avant, plus brutal que le premier, resserre encore l’étau. Beaucoup commencent à avoir peur de l’attitude des policiers, un sentiment très étrange d’insécurité face à la police s’installe à ce moment-là, les gens fuient en courant à l’opposé où ils tombent nez à nez face à un autre cordon de policier en mouvement vers l’avant. Nous sommes bientôt tous coincés au milieu.
Certains manifestants tentent de déclencher un feu, d’autres arrachent des barrières de sécurité qu’ils placent face a la police pour les provoquer. L’atmosphère devient plus que tendue…
Je ne pensais pas rester longtemps sur les lieux et je m’étais dit que si la situation dégénérait je partirai aussitôt. Je n’avais donc rien pris pour me protéger la tête comme il est de rigueur lorsque l’on couvre ce genre d’événement.
Je décide d’essayer de trouver un moyen de quitter les lieux avant que cela ne se dégrade vraiment. La nuit commence à tomber, un groupe se forme d’un côté du carrefour, on dit que le cordon de police de ce coté là a reçu l’ordre de laisser partir les gens. Rien n’est moins sûr..
On s’amasse, on attend, des mouvements de fourgons policiers viennent renforcer la ligne. Le temps passe… Au bout d’environ une heure on commence à nous laisser partir.
La police a formé une colonne dans laquelle on ne peut passer qu’un par un, au compte goûte, elle demande de retirer capuche, casquette, foulards,..
Au bout de cette colonne un policier nous demande de tourner la tête dans sa direction. Il est muni d’un appareil photo, il photographie chacun de nous.
J’apprendrai plus tard que vers 14h ce jour-là une vitrine de la RBS avait été brisée et que le bâtiment avait été vandalisé par quelques manifestants. La police justifie cette « séquestration » et son attitude ce jour-là en expliquant qu’elle devait identifier tous les manifestants en les filmant et les photographiant un à un pour identifier les casseurs. Je suis un des premiers à avoir pu quitter les lieux, il était presque 21h …
Ian Tomlinson, un vendeur de journaux de 47 ans est décédé ce jour-là, bousculé dans le dos par un officier de police alors qu’il essayait de rentrer chez lui. Il n’avait rien à voir avec la manifestation.
Dans cet article plus que d’expliquer la technique photo, j’ai souhaité partager mon expérience en vous racontant le fil des événements. Cela me paraît plus approprié pour une série de photo de reportage. Vous pourrez ainsi regarder la série en ayant quelques clés pour comprendre et ressentir l’événement.
Cliquez ici pour voir la série (J’ai intégré ce reportage à mon portfolio dans la catégorie reportage, vous serez donc redirigé vers celui-ci)
N’hésitez pas à me faire part de vos réactions à cet article, commentaires et éventuelles questions.
Tags : G20, londres, manif, manifestation, photo, photographe, photographie, presse, Reportage


TU m’épates! Riche idée que de mêler texte et photo pour mieux appréhender les choses en tant que « spectateurs ». Belle technique et sujet intéressant!
Je t’encourage à 400%
J’ai vécu la même chose lors du sommet de l’OTAN à Strasbourg (mars 09) : moments stressants et grisants en même temps – la police d’un côté qui ne nous laisse pas ressortir (et tire à vue au flashball) et certains manifestants de l’autre côté qui nous regardent avec agressivité lorsqu’on les prend en photo…
…)
Mais je retournerai à ce genre de manifestation avec plaisir (avec un casque cette fois
En tout cas, bravo pour ton reportage !
je serai trop froussarde pour aller voir de près une manifestation! sinon un tres bon reportage, on a l’impression d’y être! le matériel photo n’a pas été trop bousculé par contre?
super site… super concept !! hop c’est dans favoris… super explication, super photo… bref super quoi…
Iivia : Merci
Bruno : J’ai entendu qu’à Strasbourg la situation était plus cahotique.. Dans ce genre d’évenement qui dégénère les photographes sont malheureusement rarement les bienvenus, que ce soit d’un coté ou de l’autre.. Mais il faut continuer
Emeline : Le matériel est forcément bousculé, mais tu prends vite le reflex de le tenir proche de toi, objectif vers le bas ou la main dessus.
Après si il y a de la casse, il vaut mieux que ca soit le matériel que toi.. donc bon faut relativiser.
Marie : et super commentaire !!